« Y aurait-il quatre types de Japonais? | Page d'accueil | Le Japon remporte la coupe du monde de la pâtisserie »

22.01.2007

Voyeurisme made in Japan

medium_23.jpg


Une nouvelle génération de gadgets et autres «laisses électroniques» permettent d’espionner sa voisine ou la star du moment. Reportage.

Depuis 1998, année phare du décollage de la nouvelle économie nippone, Akihabara, le quartier de l’électronique à Tokyo, est en pleine effervescence. «Les nouveaux modèles d’ordinateurs et de téléphones cellulaires munis d’un accès Internet sont les produits qui se vendent le mieux», explique Toshihiro Miyazaki, un vendeur du géant Laox, supermarché de cet eldorado de l’électronique grand public.
Mais un autre rayon a le vent en poupe: celui des produits et gadgets servant à espionner son conjoint, ses voisins ou ses collègues: mini-caméras numériques à l’image consultable à distance, micro-puces, mini-enregistreurs et autres «laisses électroniques» quasi invisibles. Dans les laboratoires de Sony, Sharp, Panasonic ou ceux plus spécialisés de Fuji Photo Film et Nikon, on élabore sans relâche des objets de plus en plus miniaturisés. Les prix varient entre 30 000 yens (2 100 FF) et 200 000 yens (14 000 FF) et chez Laox, les ventes sont en hausse depuis 1999. Ces produits séduisent les 15-25 ans (la génération des jeux vidéo dite game sedai) et surtout les otaku (littéralement «fils de l’empire du virtuel»). Certains s’amusent par exemple à prendre des photos gênantes grâce à de mini-appareils commandés à distance. On les appelle les camera kozô.
Au Japon, marqué par le confucianisme, le contrôle de soi et des autres a toujours été la norme. Il est encore fréquent que le commissariat du quartier (koban) et les ilôtiers établissent des listes précises des habitants. Autre institution contribuant au contrôle social: les comités de quartier (tonarigumi). Les premiers ont vu le jour au xvie siècle et furent utilisés pendant la guerre pour réprimer les activités jugées anti-nationales. Bien qu’en perte de vitesse, ils existent toujours.
Mais ces traditions paraissent aujourd’hui bien anodines face aux pratiques liées à l’arrivée sur le marché des produits électroniques. La télévision se fait régulièrement l’écho d’actes de voyeurisme. Certains individus se sont spécialisés dans l’espionnage des toilettes publiques, d’autres introduisent caméras et micros chez des amis ou des jeunes filles célibataires, d’autres enfin sont devenus de véritables paparazzi du Net, diffusant leurs images volées sur le Web. Récemment, une vidéo de la championne du marathon aux J.O. de Sydney, qui est devenue une véritable star, s’est vendue sous le manteau à des milliers d’exemplaires. On la voyait nue dans sa salle de bain. Les images avaient été tournées à son insu par une mini-caméra.
Les Japonais acceptent de plus en plus mal ces abus, d’autant qu’ils se multiplient. Début janvier, un professeur de lycée a été arrêté pour avoir filmé ses élèves en train de se changer dans les vestiaires tandis qu’un caméraman de la chaîne nationale NHK filmait les gens chez eux à leur insu. Actuellement, le débat s’amplifie autour du service bon marché Imadoko («où es-tu?») proposé par la société NTT PHS aux parents qui veulent suivre leur progéniture à la trace. Grâce à une puce intégrée dans un téléphone portable, NTT PHS sait en permanence où se trouve son utilisateur. A la demande des parents, la société leur envoie une carte localisant l’enfant avec précision.
Les Japonais se sentent d’autant plus concernés que le gouvernement a récemment adopté une loi renforçant les pouvoirs de l’Agence de police (NPA) et du ministère de la Justice dans le maniement des outils technologiques (écoutes téléphoniques, filtrage du courrier électronique, etc.). «Cette loi a été conçue pour faire avancer des enquêtes criminelles, pas pour interférer dans la vie quotidienne des gens», assure la NPA. Mais des experts comme Shin Mizukoshi, spécialiste des médias à l’Université de Tokyo, s’interrogent. «Big Brother a-t-il débarqué dans nos foyers? L’interception des communications par la police n’est-elle pas une nouvelle invasion de la vie privée des Japonais?».
Ces écoutes sont notamment utilisées pour combattre le piratage informatique. Une «loi d’interdiction des accès illégaux» vient d’entrer en vigueur, qui punit d’un an de prison et de 500 000 yens d’amende (35 000 FF) tout crime informatique. La traque est effectuée par 80 ingénieurs-policiers rassemblés au sein d’un cybercentre de surveillance doté d’un budget annuel de 190 millions de yens (13 millions de FF).
Mais en toute logique, les fauteurs de troubles affûtent, eux aussi, leur expertise en électronique dernier cri. Récemment, les auteurs de deux kidnappings avec demande de rançon ont pris soin d’utiliser une technique de téléphonie prépayée pour faire connaître leurs conditions. «L’omniprésence des systèmes de communication mobiles et avancés pose de nouveaux défis. Il faut faire des compromis dans l’intérêt du public et pour sa sécurité», plaide un responsable de la NPA. Au Japon, comme l’assure le juriste Yoichi Higuchi, le droit à la vie privée semble condamné à rester «un droit virtuel».

Article de Michel Temman et Yves Bougon, journalistes français à Tokyo.

Source: http://www.unesco.org/courier/2001_03/fr/doss3.htm

Les commentaires sont fermés.