29.09.2006

Shinzo Abe

Télégénique, considéré comme l'homme politique du Japon le plus élégant, affable avec un côté "fils de bonne famille", Shinzo Abe a été porté, mercredi 20 septembre, à la tête du Parti libéral-démocrate (PLD). Les libéraux-démocrates étant majoritaires à la Diète, M. Abe accède ainsi mécaniquement au poste de premier ministre du Japon. Agé seulement de 52 ans, il a déjà fait ses preuves de communicant en tant que porte-parole du gouvernement, mais il lui reste à se construire une stature politique, car il n'a jamais assumé de portefeuille ministériel : une première pour un chef de gouvernement.

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Jusqu'en 2003, lorsqu'il fut choisi par M. Koizumi comme secrétaire du PLD, Shinzo Abe était surtout connu dans le monde politique japonais comme le fils de son père, Shintaro, un "poids lourd" du parti majoritaire, chef du clan le plus droitier, ancien ministre des affaires étrangères. Après quelques années chez le sidérurgiste Kobe Steel, Shinzo devient son secrétaire en 1982. Il est élu député onze ans plus tard dans le fief politique familial (département de Yamaguchi).

Intransigeant sur certains dossiers, comme l'affaire des Japonais enlevés par des agents du régime nord-coréen dans les années 1970-1980, il contribue au rapatriement des survivants. Cette fermeté est à l'origine de sa popularité dans une partie de l'opinion. Les télévisions ont multiplié les émissions sur la vie privée de celui qu'elles ont surnommé "le prince" pour son aisance bon chic bon genre et sa grande popularité auprès de l'électorat féminin.

En dépit de son livre - Vers un noble Japon - dans lequel il prône un pays "fort" et "fier", et de son programme politique, ses options restent peu précises. L'économie ne semble pas l'une de ses préoccupations majeures. En diplomatie, il reste très prudent. Considéré comme un "faucon" par ses adversaires, il est l'héritier d'une des grandes dynasties de la droite japonaise.

HÉRITAGE FAMILIAL

Par sa mère, Shinzo Abe est le petit-fils de Nobusuke Kishi, chargé de l'industrie dans le gouvernement de l'Etat fantoche de Mandchoukuo, créé en Mandchourie par le Japon en 1932, puis ministre du commerce et de l'industrie dans le cabinet Hideki Tojo, qui déclencha l'attaque sur Pearl Harbor. Arrêté pour crime de guerre dans le Japon occupé, Nobusuke Kishi fut relâché en 1948 sans jugement, sur recommandation des services secrets américains, soucieux de reconstruire la droite nippone alors que commençait la guerre froide. Kishi sera premier ministre de 1957 à 1960. Lié à la CIA, artisan de la signature du renouvellement du traité de sécurité avec les Etats-Unis, qui suscita les plus grandes manifestations d'opposition de l'après-guerre, il restera par la suite une éminence grise du pouvoir.

Dans l'arbre généalogique de la famille Abe figure aussi Yosuke Matsuoka, ministre des affaires étrangères qui signa avec Hitler et Mussolini le pacte des puissances de l'Axe (1941) après avoir dirigé les Chemins de fer de Mandchourie et milité en faveur de l'expansion japonaise en Asie. Arrêté lui aussi pour crimes de guerre, il mourut en prison avant d'être jugé.

Un héritage familial que M. Abe assume. On le dit très influencé par les idées de son grand-père pour ce qui concerne les relations avec les Etats-Unis et la révision de la Constitution pacifiste de 1947, qui figure dans son programme politique. Il esquive les prises de position sur les responsabilités de la guerre, mais a fait partie d'un groupe de parlementaires dénonçant la "vision masochiste" de l'histoire nationale que véhiculeraient les manuels scolaires et conteste à demi-mot le jugement du Tribunal militaire international de Tokyo qui jugea les criminels de guerre. Il se rend régulièrement au sanctuaire Yasukuni où, parmi les âmes des morts pour la patrie, sont honorées celles de ces condamnés, mais il n'a pas précisé quelle sera son attitude une fois premier ministre. Les visites répétées de son prédécesseur ont entraîné une dégradation des relations du Japon avec la Chine et la Corée du Sud.

Avec M. Abe revient au pouvoir un courant traditionnel de la droite libérale-démocrate, soucieux d'un équilibre entre la fidélité à l'alliance américaine et la volonté d'apparaître comme la voix de l'Asie. Mais aujourd'hui, celle-ci n'est plus unipolaire - axée sur la puissance économique nippone - mais bipolaire, et une concertation avec la Chine s'impose.

Philippe Pons
Article paru dans l'édition du 21.09.06


Source: http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3216,36-814816,0.html?xtor=RSS-3210